un autre film comme les autres

image3« Il ne faut pas douter qu’un petit nombre d’individus puisse changer le monde, il n’en a d’ailleurs jamais été autrement », Margaret Mead

Jeunes politisés, militants encartés ou juste acteurs de Nuit Debout, arrivent au rendez-vous sur le canal : de quoi veux-tu qu’on parle ? de ce que vous voulez…

Un moment de réflexion « de » et « sur » Nuit Debout s’organise. Ils débattent sur les violences policières, la prise de la Place de la République, les manifs, les fans zones, la poursuite du mouvement, les banlieues, les médias, l’Euro de foot…

UN AUTRE FILM COMME LES AUTRES  donne la parole à ceux qui ne l’ont pas, qu’on n’entend pas ou dont elle est trahie ; redonne au discours une qualité politique et poétique brute, l’énergie d’un soulèvement.

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image 1 image3image 1INTERVIEW paru dans le journal du FID / juillet 2016

1) Qu’est-ce qui vous a décidé à capter la parole des « nuit deboutistes » dans la durée, au bord du canal ?

Un regroupement, un soulèvement, se passe à côté de chez moi, je vais voir…

Place de la République, je tends l’oreille vers différents cercles d’interlocuteurs, j’entends des interviews, j’écoute des AG… Mais la compréhension est parasitée par la musique, la foule, la police, des caméras partout cherchant Nuit Debout. J’ai perçu des fragments, une énergie, un vent d’insurrection mais au fond la parole était pour moi confuse…

J’ai rencontré Camille, très impliquée et enthousiaste. Elle participe à la commission coordination : elle centralise les infos et les diffuse. Je lui ai proposé d’organiser un rendez-vous filmé, un espace de discussion avec des gens impliqués dans Nuit Debout, mais loin de République, où pour moi il était impossible de filmer. Tout de suite, Camille a été partante. Pour le casting, je m’en suis entièrement remis à elle.

Comme décor, j’ai choisi une petite enclave sur le Canal St Denis à Aubervilliers, géographiquement proche de Paris, mais loin en tant que paysage. C’est un lieu paradoxal, à la fois en mouvement et immuable: il y a beaucoup de chantiers, de destructions et de reconstructions mais le flux du canal, les écluses, les ponts, les péniches, les ferrailleries, restent les mêmes.

Déplacer Nuit Debout là-bas le temps d’une discussion, c’était un moyen de comprendre, de prendre la température de l’engagement politique aujourd’hui et d’y participer à ma manière.

Après mes derniers films, Hillbrow (2014) et Psaume (2015), sans dialogues, je voulais réintroduire la parole. Pour cela, j’avais commencé à travailler sur un projet dans lequel les acteurs improvisent. En découvrant Nuit Debout, je me suis dit, voilà des personnes qui savent parler et qui ont des choses à dire. Alors j’ai opté pour un projet à part entière avec eux. La parole, c’est eux.

J’ai fait le choix de ne pas monter le son, de ne rien couper et de le conserver en un seul bloc pour ne pas faire comme les médias qui sélectionnent des best of, de conserver leurs échanges, leurs pensées, ce qui est en fait un moment rare ! Sur le tournage je n’ai pas dit : « moteur, on y va ». A peine les micros étaient installés que les interlocuteurs se sont mis à parler. Un moment de réflexion « de » et « sur » Nuit Debout s’est spontanément organisé. Ils ont débattu sur les violences policières, la prise de la Place de la République, les manifs, la poursuite du mouvement avec les fans zones et l’Euro de foot, mais aussi les banlieues, les médias … Dès le départ, l’image était en retard…elle le reste d’ailleurs tout le long du film en tentant de suivre les prises de paroles.

 

2) Selon vous, votre film donne-t-il un certain point de vue sur la Nuit Debout ? Ou bien constitue-t-il un discours sur le dialogue politique en général ?

Moins qu’un point de vue, c’est un moment avec Nuit Debout. Le film n’est pas non plus un discours, c’est plutôt un portrait, celui d’une génération attirée par la politique, mais une politique autre.

Un Film comme les autres (mai 1968), je n’emprunte pas que le titre. L’oeuvre de Gorin et Godard reste encore aujourd’hui un outil qui permet d’aborder le cinéma politique, avec ce mot d’ordre clair « Il faut faire politiquement des films politiques ». Donner la parole aux minorités, aux insurgés, était une mission du groupe Dziga Vertov. Jean-Pierre Gorin explique dans une interview que le titre Un Film comme les autres fait appel « à ce qu’il y a de plus natif dans le cinéma, un train qui entre en gare, une sortie d’usine, ici les ouvriers occupent l’usine ». Il dit aussi « c’est Mai 68 au mètre, une datation au carbone de 68 »,  « les gens pouvaient en prendre des principes et se mettre à faire du cinéma ».

En réunissant ces neuf deboutistes ailleurs qu’à République, en se mettant à leur hauteur et en leur laissant toute liberté dans le dialogue, en restant un simple geste de cinéma, le film prolonge le « politiquement politique » fait par d’autres en d’autre temps.